Discours du Recteur Antonio Loprieno au lauréat Eucor 2013

Festakt
Antonio Loprieno © Universität Basel
Antonio Loprieno © Universität Basel

Quand les universités ou des organismes scientifiques décernent des prix, ils le font généralement dans l’intention d’honorer l’excellence d’un chercheur et des résultats scientifiques hors du commun. Mais décerner un prix est un acte performatif qui implique, comme toutes les formes de communication, plusieurs dimensions chargées de connotations qui s’ouvrent à ceux qui savent les lire. C’est ainsi qu’un prix scientifique doit également être compris comme un encouragement à nous tous comme communauté scientifique d’imiter l’exemple des collègues décorés. Ceux qui sont décorés représentent pour ainsi dire le paradigme idéal de notre profession.

Mais un prix s’adresse autant au public, qu’au tissu social dans son ensemble, pour lui signaler le potentiel et la puissance de la science ainsi que l’importance que celle-ci a pour le développement de notre société. La médaille Eucor s’inscrit dans une logique similaire. À y regarder de près, cette médaille présente quelques particularités qui méritent d’être analysées avec plus de précision. Notre confédération académique du Rhin supérieur a créé cette médaille il y a trois ans pour honorer des personnalités qui se sont distinguées par leur engagement en faveur de la coopération transfrontalière dans notre région trinationale. Mais, comme le disait Horst Hippler en tant que président du Karlsruhe Institute of Technology lors de la première remise de la médaille, le but est autant d’augmenter la visibilité de cet engagement que de souligner sa pertinence au niveau de la société civile.
Il est remarquable qu’Eucor ait décidé en tant qu’association d’universités qui ont l’habitude, comme maintenant presque toutes les universités européennes, de souligner leur focalisation sur la recherche, de ne pas limiter la médaille aux seuls aspects scientifiques, mais d’y ajouter une perspective plus globale. Le choix des deux premiers lauréats soulignait cette intention. Avec Tomi Ungerer et Hubert Burda, on rendait hommage à l’artiste et à l’éditeur dont les mérites rayonnent dans la région tout en la dépassant largement. Ce n’est qu’avec la médaille 2013 qu’Eucor a choisi le lauréat en son sein. Nous lui décernons cette médaille non pas pour prolonger la longue liste de distinctions dont Jean-Marie Lehn s’est vu honorer ou de faire concurrence à son prix Nobel, que nous prenons toujours pour la récompense suprême de travaux scientifiques exceptionnels. La médaille s’adresse avant tout à la disponibilité et au talent qui ont su ouvrir le créneau de la coopération non seulement par-dessus les frontières, mais encore entre les domaines de la société et le monde industriel notamment.

Je lis personnellement la mise en place de la médaille Eucor et les connotations liées au choix de ses lauréats comme un indice pour la volonté de renouveau qui caractérise plus particulièrement notre confédération. Et le fait que cette confédération ait décidé de compléter son nom par l’épithète « Université du Rhin supérieur » au singulier n’en est qu’une preuve supplémentaire.

Il peut vous paraître audacieux d’interpréter la médaille Eucor et le mode d’attribution qui lui est inhérent comme un signe de la mutation de notre paysage universitaire. Il est selon moi patent qu’avec cette distinction Eucor signale une ouverture qui, dans le contexte culturel qui a conduit à sa fondation, ne figurait pas encore et à laquelle le public n’avait pas encore suffisamment accordé d’attention. Permettez-moi de développer brièvement ce point.

Une particularité historique de l’évolution de nos universités européennes au cours des dernières années est ce que j’aime à définir comme « socialisation ». Ce qui la caractérise en premier lieu est un mouvement qui desserre le monopole de l’État sur les universités européennes et accroît la latitude d’action pour les initiatives personnelles, les investissements privés, les évolutions autonomes. Un pas décisif dans cette direction a été la transition vers un modèle de financement global des universités par des financements publics, des fonds de recherche compétitifs, du sponsoring industriel, et du mécénat individuel. Cette évolution accroît la responsabilité personnelle de nos institutions du Savoir et laisse place, dans la plupart des cas, à l’exploitation de nouvelles perspectives financières tant du secteur public que du secteur privé. Une pareille évolution a été accompagnée – le cas échéant coproduite, en tout cas favorisée et accélérée – entre autres par la mise en avant de la signification de la recherche pour la visibilité des universités (par exemple par l’introduction des programmes européens de recherche et d’autres formes d’attribution de fonds de tiers mis au concours) et par la généralisation d’un modèle progressif d’études échelonnées en cycles (par exemple par le Processus de Bologne).

Les mots-clés de cette réforme sont mutation et innovation du côté de la recherche ainsi que mobilité et qualification compatible avec le marché du travail du côté de l’enseignement. En acceptant de relever le défi implicitement contenu dans ces formulations lapidaires, les universités se transforment, de pures institutions étatiques de formation en acteurs sociaux dont l’activité ne doit plus seulement trouver sa légitimation sur un plan bien plus large, mais développe aussi l’ambition que leur action ait un impact au sein de l’économie, de la culture et de la société civile.

Mais il en découle aussi une redéfinition des équilibres internes à l’université. Le traditionnel établissement d’enseignement supérieur européen – qu’il soit l’héritier de la pensée de Humboldt dans l’espace germanophone ou de celle de Napoléon dans l’espace francophone – constituait moins une totalité homogène qu’un organe virtuel de transmission, déterminé par les jalousies et intérêts particuliers des érudits et fondamentalement dirigé par des unités plus petites (chaires, instituts, départements). L’université postmoderne et socialisée tend par contre à devenir une entreprise au maillage serré et même par endroit hyperrégulée.

Mais un autre déplacement important de la pondération accompagne ce phénomène. Le poids respectif des disciplines et des matières en tant que catalyseurs d’identité s’affaiblit au profit de l’Université en tant qu’institution. Il est permis de parler du passage d’une image de marque à caractère disciplinaire à une image de nature institutionnelle.

Était-on auparavant en premier lieu l’étudiant ou l’étudiante, le ou la professeur(e) d’une discipline précise, on se déplace aujourd’hui dans une direction où c’est l’université elle même dans sa politique, sa recherche de fonds ou au niveau international, qui est requise en tant qu’acteur. Sur ce point, nous nous rapprochons de la tradition anglo-saxonne, dans laquelle de tous temps on n’était pas en premier lieu étudiant en chimie ou en égyptologie mais étudiant d’Oxford ou de Harvard.

L’obligation qu’a la recherche universitaire de promouvoir l’innovation – et par là-même davantage encore ses aspects translationnels ou orientés vers l’application – a pour effet une extension générale du transfert du savoir et de la technologie et une orientation vers la coopération avec l’industrie. Les partenariats public-privé sont aujourd’hui devenus un bien commun des universités.

Les discussions telles que celles qui sont actuellement menées en Suisse sur l’engagement de la Banque UBS à hauteur de 100 millions de Francs suisses dans le domaine des sciences économiques à l’Université de Zürich témoignent cependant que la transformation des universités d’institutions pilotées de façon purement étatiques en sites de formation et de recherche sous tutelle de l'État mais ancrés dans la société n’est pas encore terminée. C’est ainsi que le consensus social sur ce que l’on entend au sein de l’université par indépendance de la recherche et de l’enseignement à l’Université est encore l’objet dans les médias mais aussi dans notre réalité académique d’un débat vif et controversé. Ces développements que j’hésiterais à qualifier d’évolutions se reflètent dans Eucor en tant qu’association de cinq universités largement dominées par la recherche et engagées dans la compétition internationale. Il n’est donc pas étonnant que notre confédération académique ait commencé à se repositionner sous le slogan « l’Université du Rhin supérieur ».

Dans une première phase de son histoire, dont les racines sont à chercher dans les années 80 du siècle passé, Eucor s’est fortement appuyé sur un concept de la mobilité qui était unique en Europe pour autant qu’il ouvrait à l’aide d’une carte d’étudiant commune l’ensemble de l’espace des sept universités initiales à l’orientation non forcément identique et impliquant les villes de Fribourg, Bâle, Strasbourg, Karlsruhe et Mulhouse à la libre circulation. Hélas, ce concept de la mobilité né au moins dix ans avant l’ère de Bologne n’est plus vraiment compatible avec la conception actuelle misant sur des échanges plus formalisés et quantifiables en points ECTS, d’autant plus qu’avec la réforme de Bologne le bureaucratisme arithmétique, dans toutes nos universités, a plutôt augmenté que diminué - pour ne pas parler des différences dans les calendriers académiques.

En plus, le concept initial, fondé comme il l’était sur une mobilité horizontale et individuelle, négligeait le fait que la recherche se construit de plus en plus en réseaux formés très souvent au niveau européen. En outre, nous commençons maintenant à tenir compte du fait que la promotion de la relève scientifique est un objectif majeur dans lequel la coopération transfrontalière pourrait représenter un atout spécifique. Ceci nous a porté à reformuler un peu la nature et la stratégie de notre partenariat.

La nouvelle Eucor est donc le reflet de la transformation des dernières années au sein de nos universités. Dans le Rhin supérieur au sein de nos pays limitrophes se sont opérés des changements fondamentaux considérables. Les trois universités strasbourgeoises n’en forment plus qu’une. L’Université de Karlsruhe a fusionné avec le centre de recherche de la Helmholz-Gesellschaft. En France et en Allemagne, les universités ont dû affronter la concurrence dans le cadre des initiatives d’excellence.

La reconfiguration d’Eucor – beaucoup dans l’argot d’Internet parlent d’Eucor 2.0 – bat donc son plein en se concentrant sur l’interaction dans le domaine de la recherche. On réfléchit aussi à la construction d’une importante infrastructure de recherche au rayonnement international voire mondial. Nous avons depuis longtemps pris conscience que cela présuppose une interaction renforcée avec la Région sur fond de socialisation générale des universités. La médaille Eucor est un pas dans cette direction et la cérémonie de remise de prix d’aujourd’hui en est un signe indubitable. En la personne de Jean-Marie Lehn, c’est aujourd’hui quelqu’un de la région que l’on distingue et dont le parcours fut d’une diversité singulière et unique, conjuguant rayonnement international et enracinement régional et qui surtout, précisément en matière de coopération tranfrontalière, fut marqué par la mutation que j’ai brièvement évoquée.

Cher Jean-Marie Lehn, je vous présente mes félicitations et mes remerciements. Vous êtes un des phares scientifiques de cette région et vous contribuez à porter le rayonnement de nos universités dans le monde entier. C’est grâce à des scientifiques comme vous que nous continuerons à bâtir la renommée que la science mérite dans cette région.

Wann?

Montag, 9. Dezember 2013 - 12:00

Wo?

Universität Freiburg
Freiburg im Breisgau
Deutschland